Nashville: un film d'amérique déroutant – l'art comme miroir
Kurt Vonnegut, dans un essai percutant publié en 1975 dans Vogue, décortique “Nashville”, un film d’ Altman qui, loin de la célébration patriotique attendue, révèle une société américaine paradoxale et profondément désorientée. Un regard sombre et lucide sur les illusions et les dangers de la culture populaire.
Une critique spirituelle amère
L'essai, loin d'être une simple critique de cinéma, est une plongée viscérale dans les travers de la culture américaine. Vonnegut y suit une jeune documentaliste britannique, débarquée d’Israël et de l’Afrique, dont l’interprétation naïve et condescendante de la musique country et de la vie à Nashville met en lumière l’étrangeté de notre civilisation.
Elle exprime avec une lucidité troublante : « Nous sommes inexplicablement rendus terriblement vulnérables aux choses auxquelles nous nous sommes engagés à croire ». Cette phrase, concise et glaçante, résume l’essence du propos de Vonnegut : une culture qui, en cherchant à satisfaire des désirs superficiels, nous éloigne de la réalité et de nos valeurs fondamentales.

La musique country comme modèle d’une société déconnectée
Le film utilise la scène country comme un miroir déformant, amplifiant les aspects les plus absurdes et les plus superficiels de notre société. Altman dépeint un monde où la gloire, la richesse et la célébrité sont des objectifs obsessionnels, souvent atteints par des moyens douteux et sans réelle substance. L'opéra de Grand Ole Opry, transformé en une divinité, symbolise cette idolatrie d’un système illusoire.
La satire est mordante : la figure d’un magnat de la musique country, qui cherche à reproduire l’esthétique de Bergman, illustre parfaitement cette recherche désespérée de l’originalité et de la reconnaissance, sans véritable fondement. « C’est pur Bergman », déclare-t-elle, « Mais de toute façon, ce sont les mauvais types pour Bergman. »

L'art comme remède, ou illusion ?
Vonnegut, lui-même fervent défenseur de l’utilité de l’art, y voit une déception. “Nashville” n’est pas un baume, mais une révélation amère. Le film expose la vacuité de nos préoccupations, l’obsession du spectacle et la facilité avec laquelle notre culture nous enferme dans des illusions confortables, mais déshumanisantes.
Il conclut sur une note sombre : « Nous sommes faits par la caméra pour apparaître innocents et beaux. Et sans leader, sans idéal. » Un constat désolant sur la construction de l’image de soi et la perte de repères dans un monde en constante mutation. L’appel à un “profond” qui pourrait puiser dans la profondeur de l’âme américaine est poignant, une aspiration à une culture plus authentique et plus responsable.
Au final, “Nashville” n’offre pas de réponses, mais pose des questions cruciales sur notre identité et notre avenir.